Permaculture - 01 - Introduction
1. INTRODUCTION
Permettez-moi d'abord de vous dire que je considère la permaculture comme un système énergétique complet, sûr et durable. La permaculture, telle qu'elle est ici définie, se veut une méthode d'agriculture planifiée, dont le choix, la disposition sur le terrain et la conduite des plantes et des animaux constituent la base. Dans ce sens, cet ouvrage n'est pas un livre de « jardinage ».
Il est donc bien possible que Permaculture 1 soit le premier livre sur les plantes dont la planification fonctionnelle, et non l'arrangement décoratif forme le thème principal ; car en ce qui concerne la production d'énergie nous retirons bien plus de bénéfices de la planification que de la répartition au hasard des espèces, quelle que soit la valeur intrinsèque des plantes et des animaux.
Permaculture 2 essaie d'avancer des suggestions pratiques sur la manière d'obtenir ces bénéfices énergétiques, depuis l'environnement domestique jusqu'aux superficies importantes. Les plantes ne sont pas seulement intéressantes par elles-mêmes, mais elles modifient également le climat local et diminuent de nombreuses formes de pollution. La permaculture est un système décentralisé, qui peut être utilisé par quiconque sait jardiner. Centrée sur l'implantation des individus ou des groupes, son objectif premier est le bien-être de l'homme et la satisfaction des besoins de ceux qu'elle prétend servir.
L'intention de Permaculture 2 n'est donc pas de proposer une solution particulière, ou de faire une liste de plans pour tous les climats et toutes les situations, mais d'illustrer les façons dont des approches et des solutions nouvelles ont été développées — la plupart d'entre elles utilisant peu d'énergie, et produisant toutes plus de calories qu'elles n'en consomment.
La permaculture a maintenant été expérimentée à travers toute l'Australie, dans diverses zones climatiques. Ni David Holmgren ni moi-même ne prévoyions l'accueil enthousiaste qu'a connu Permaculture 1 et la demande qui a suivi pour des plans détaillés, des conférences, des ateliers, des stages, des conseils et des études sur le terrain.
De nombreuses personnes nous ont écrit qu'elles pratiquaient, ou imaginaient, des systèmes similaires et que nous avions exprimé leurs idées dans Permaculture 1, qui était une retranscription hâtive de nos notes quelque peu brouillonnes. C'est avec plus de loisir et de plaisir que ce second volume est préparé et rédigé. Comme il ne peut couvrir tous les cas ou tous les climats, le lecteur devra l'adapter à ses conditions locales, mais l'idée de planifier des systèmes requérant peu d'énergie devrait être constante.
Je crois et j'espère que les systèmes présentés ici seront remplacés par des projets plus soigneusement conçus — à mesure que nous acquérons de l'expérience et des informations en travaillant sur des systèmes globaux.
1.1 LA PHILOSOPHIE SOUS-JACENTE
« Dans ce monde, les choses sont compliquées et soumises à de nombreux facteurs. Nous devrions observer les problèmes sous différents angles, et pas seulement sous un seul. »
(MAO TSÉ-TUNC, 1945)
C'est peut-être Fukuoka3, dans son livre La révolution d'un seul brin de paille, qui a le mieux énoncé la philosophie fondamentale de la permaculture. En bref, il s'agit de travailler avec et non contre la nature. Il s'agit d'observations prolongées et consciencieuses, plutôt que de travail prolongé et inconscient ; et de regarder les plantes et les animaux dans toutes leurs fonctions, plutôt que de traiter un site comme un système à production unique. La différence ressemble à celle qui existe entre l'aborigène et le laboureur : le second ouvrirait la poitrine de sa mère pour obtenir plus de lait, le premier ne prend que ce qui lui est librement donné, et il le prend avec respect.
Si nous avions étudié les diverses productions de la grande prairie américaine, des savanes africaines et du « bush » australien, nous aurions pu trouver (comme nous l'avons découvert par des analyses ultérieures) qu'elles nous donnent davantage dans leur état naturel que nous n'en pouvons tirer dans un système de labours et de clôtures. On a estimé qu'en Afrique la production de protéines tirées de la viande tomba au 1/60 de son niveau naturel après qu'on y ait coupé les arbres, clôturé, labouré, semé des pâturages et introduit du bétail exotique. Nous voyons ici une dépense d'énergie insensée, un «travail de force», qui a un effet destructeur sur la nature. Il est fréquent en Australie de rencontrer un éleveur de bétail subsistant à peine sur un terrain où vivaient deux ou trois cents aborigènes.
Mais pour ceux qui n'ont que peu d'énergie gratuite, la lecture de ce que Fukuoka3 et Bouffier28(1) ont réalisé — à pied, sur de grandes superficies, et avec des productions importantes — sera une source d'inspiration. Dans le centre du Honduras, Andersen18 décrit les jardins autour des maisonnettes :
Près de la maison, et l'entourant souvent plus ou moins, s'étend sur plusieurs centaines de mètres carrés un jardin-verger compact. Il n'y en a pas deux semblables. Ce sont des plantations bien tenues, plus ou moins regroupées. Y poussent divers arbres fruitiers (des agrumes, des mélias, ici et là un manguier, un fourré de caféiers ombragé par les plus hauts arbres)... Des plants de manioc d'une ou deux variétés sont plus ou moins alignés en bordure des arbres. Il y a fréquemment des carrés de taro. Telle est la structure de base des jardins-vergers. Ici et là, en lignes ou en carrés, sont plantés maïs et haricots. Les lianes de diverses cucurbitacées grimpent sans ordre sur tout cela : la chayote (choko) cultivée pour ses fruits et sa grosse racine riche en amidon ; la luffa dont le squelette fibreux sert d'éponge et de tampon à récurer. Elles escaladent l'avant-toit et courent le long de la poutre faîtière, grimpent au sommet des arbres ou festonnent les barrières. Des fleurs et diverses plantes utiles (dahlias, glaïeuls, roses grimpantes, asperges, fougères, balisiers) mettent en valeur l'ensemble du jardin. L'amarante à graines est « une sorte de mauvaise herbe désirable qui se ressème d'elle-même ».
Autour des « jardins d'arrière-cour » qui viennent d'être décrits, il note qu'au Mexique certains champs sont « parsemés de guavas et de guamuchiele subspontanés, dont les fruits sont soigneusement récoltés. Étaient-ce des vergers ou des pâturages ? Quels mots existe-t-il dans notre langue pour décrire de tels groupements ? ».
Andersen établit le contraste entre la pensée des Européens, stricte, ordonnée, linéaire, segmentée, et la polyculture des tropiques sèches, productive et plus naturelle. L'ordre qu'il décrit est un ordre semi-naturel de plantes en relations correctes les unes avec les autres, n'étant pas séparées en divers groupements artificiels. Mieux, la maison et la clôture forment un treillis essentiel pour le jardin, de sorte que l'on ne sait où sont les limites entre verger, champ, maison et clôture, où se trouvent les plantes annuelles et les vivaces, ni même où la culture cède la place aux systèmes naturels.
L'homme de la monoculture (une figure pompeuse que j'imagine souvent, parfois gras et blanc comme un consommateur, parfois sombre et raide comme un fermier motorisé) ne peut supporter cette complexité dans son jardin ou dans sa vie. Son monde est celui de l'ordre et de la simplicité.
Permaculture 2 concerne donc la conception, non pas le jardinage ou l'élevage en tant que tels, mais comme éléments d'un système destiné à servir l'homme et les buts d'une bonne écologie. Mais comme le note Fukuoka3: « Les changements, pour engendrer des résultats, doivent commencer au niveau de la philosophie fondamentale » et les changements que je recherche sont beaucoup plus une affaire de philosophie, la recherche de la question juste, que la réponse à une question. Des deux questions : « Que puis-je demander à cette terre ? » ou bien « Qu'est-ce que cette terre peut me donner ? » la première mène au viol de la terre au moyen de machines et la seconde à une écologie soutenue par le contrôle intelligent de l'homme. C'est la guerre ou la paix — et la seconde nécessite plus de réflexion que la première.
Que vous soyez debout au centre ou assis sur le pas de la porte, tout ce qu'il vous faut pour vivre bien est là autour de vous. Le soleil, le vent, les gens, les constructions, les pierres, la mer, les oiseaux, les plantes vous entourent. La coopération avec toutes ces choses crée l'harmonie, l'opposition à elles engendre la dissonance et le chaos. Fukuoka3 parle de mahayana, de l'agriculture considéré comme un travail sacré au service de la nature, de la façon dont les personnes de toutes religions sont attirées vers sa ferme et sa philosophie de vie et de culture naturelles, de l'absence de différence entre soi et le monde (car il n'y a pas de différence, mais nous ne pouvons le savoir qu'en ne désirant pas savoir ce qu'il en est). Tout ce que nous pouvons faire est prendre part à la complexité de la vie, nous ne pouvons créer la vie. Mais en « en faisant trop » nous pouvons facilement détruire la vie.
De façon plus terre à terre, j'ai parlé de pratiquer l'aïkido avec le paysage à transformer, d'esquiver les coups, de transformer l'adversité en force, et de tout utiliser de façon positive. L'autre approche est de pratiquer le karaté contre le paysage, de le faire produire en employant votre force et en lui décochant des coups violents. Mais si nous attaquons la nature, nous nous attaquons (et nous détruisons) nous-mêmes. Nous pouvons juste espérer comprendre, utiliser ce qui est là. Considérons les quatre principes de culture de Fukuoka3 :
-
Pas de préparation du sol — ne retournez pas la terre, ce qui lui cause des blessures qu'elle doit s'efforcer de guérir.
-
Pas d'engrais chimique ni de compost préparé — laissez les plantes et les animaux qui fabriquent l'humus travailler le sol.
-
Pas d'élimination des herbes indésirables par sarclage ou par herbicide — utilisez ces plantes ; gardez-les sous contrôle par des moyens naturels ou coupez-les occasionnellement.
-
Pas de dépendance des produits chimiques — les insectes et les maladies, les herbes indésirables et les animaux « nuisibles » ont leurs propres contrôles — laissez agir ces derniers et aidez-les.
C'est comme vous le voyez un système de stratégie agricole réclamant peu d'énergie.
1.2 L'AGRICULTURE PERMANENTE
Il y a plus d'une façon de parvenir à la permanence et à la stabilité en ce qui concerne la terre et la société. L'approche paysanne est bien décrite par King' à propos de la Chine ancienne. Ici, l'homme apportait à une culture annuelle, de céréales des nutriments venant des canaux, des fosses à fumier, des chemins et des forêts. De par les méthodes utilisées, la période et le régime politique, nous pourrions décrire ce système comme une « permanence féodale ». L'homme était lié au paysage par un labeur incessant au service d'un seigneur. Ceci conduisit en définitive à la famine et à la révolution.
Une seconde approche est la pâture permanente que procurent la prairie, la pampa et les fermes occidentales modernes, où de grandes propriétés employant peu de personnes créent de vastes pâturages, habituellement pour une seule espèce animale. Les meilleurs termes pour décrire ce système sont : «permanence des barons» — avec d'immenses propriétés, presque royales, où l'on travaille au plus bas niveau possible d'utilisation du terrain ; car le pâturage est l'usage de la terre le moins productif que nous pouvons imaginer. De tels systèmes, lorsqu'ils sont mécanisés, détruisent des paysages entiers et la complexité de leurs sols.
Les forêts, qui pour les industriels ne représentent que du bois, sont une autre forme d'agriculture permanente. Mais elles ont besoin de générations de soin et de connaissances et donc un respect tribal ou communautaire, qui ne se rencontre que dans les groupes humains stables. C'est là la permanence communautaire que beaucoup de nous recherchent : pouvoir planter dans notre vieil âge un noyer ou un oranger en sachant qu'il ne sera pas coupé par les enfants de nos enfants.
Plus nous nous éloignons de la permanence communautaire, plus grand est le risque de tyrannie, de féodalisme et de révolution, et plus il faut travailler pour un maigre profit. Toute erreur ou perturbation peut provoquer un désastre, comme une année de sécheresse ruine la récolte de céréales dans le désert ou comme une décision politique lointaine modifie les prix.
Le risque réel est que les besoins de ceux qui vivent « sur le terrain » (les habitants) soient inféodés aux besoins (ou à l'avidité) du commerce et du pouvoir centralisé ; que la forêt soit coupée pour construire des vaisseaux de guerre ou fabriquer des journaux et que nous soyons réduits à l'état de serfs dans un paysage désolé. Telle fut la destinée de la paysannerie en Europe, en Irlande et dans une grande partie du Tiers-Monde.
Je peux esquisser sommairement la manière d'utiliser moins d'énergie, mais l'avidité et l'usage irréfléchi peuvent aisément renverser le processus. Le diagramme de la fig. 1.1 est une illustration simple mais suffisante de ce que je veux dire. Des forêts sélectionnées ne font pas que produire plus que des cultures annuelles, mais fournissent également des nutriments et des ressources énergétiques pour ces cultures.
La caractéristique de tous les systèmes d'agriculture permanente est que leurs besoins en énergie sont fournis par le système. L'agriculture moderne dépend totalement de sources d'énergie extérieures — d'où la dépendance à l'égard du pétrole.
Sans agriculture permanente, la possibilité d'un ordre social stable n'existe pas. Quand j'ai créé le mot permaculture, j'avais en tête à la fois le problème social et celui de l'environnement. Il se peut que la surpopulation elle-même soit une réaction à l'accroissement des besoins énergétiques que connaissent les cultures annuelles, car le problème ne se posait pas dans les régions de forêts, de même qu'il est inexistant dans les villages industrialisés, ou dans les zones tribales, où un excès d'énergie est localement disponible.
En s'éloignant des systèmes de production permanents, où la terre est utilisée en commun, pour se diriger vers une agriculture annuelle et commerciale, où la terre est considérée comme un bien de consommation, on passe d'une société à faible consommation énergétique à une société gaspilleuse d'énergie, on exploite la terre et l'on requiert des sources d'énergie extérieures, principalement dans le Tiers-Monde. Les gens pensent que je suis un peu fou quand je leur dis de rentrer chez eux pour jardiner, ou de ne pas s'impliquer dans l'agriculture mécanisée à grande échelle ; mais un peu de réflexion et de lecture les convaincra que c'est en fait la solution à de nombreux problèmes mondiaux.
Une synthèse totalement nouvelle des systèmes utilisant plantes et animaux, en se servant d'une méthode de conception postindustrielle, voire de l'informatique est maintenant possible. Pour ce faire, on applique les principes du flux d'énergie dans les systèmes globaux, mis au point par Odum19, et les principes de saine écologie énoncés par Watt' et par d'autres personnes. Mais c'est, comme on dit, une autre paire de manches que de mettre au point des systèmes de permaculture pour les besoins locaux, régionaux et personnels.
Les aborigènes de Tasmanie ont transmis à leurs descendants une légende des « vrais signes » : quelque chose qui vous arrive ici signifie qu'autre chose se passe là-bas. Quelque chose qui arrive maintenant signifie qu'autre chose se passera plus tard. Les fantômes pincent les muscles de l'épaule quand quelqu'un meurt, les vagues se lèvent sur une mer d'huile pour signaler une maladie, et la plante nommée « ti » ouvre ses fleurs lorsque les cygnes pondent leurs premiers oeufs (« Allez vite au lagon car les premiers oeufs peuvent être mangés et les cygnes vont encore pondre. »)
Virgile 10 parle aussi de ces choses : « Une bonne récolte de blé succède à une bonne récolte de noix et quand le noyer ne produit que des feuilles, le blé ne donnera que de l'herbe. » Le « ti » et le noyer indiquent la complexité des relations qui peuvent exister entre les espèces. Il faudrait un ordinateur bien perfectionné pour manifester ces relations, mais elles guidaient autrefois les sages et l'homme moderne doit les réapprendre. En Tasmanie, les Européens, les Blancs, occupent précisément la zone où pousse le « stringy bark » — écorce fibreuse — (Eucalyptus obliqua) : ils ne dépassent pas volontairement ce domaine. Les tribus d'aborigènes étaient limités géographiquement par des arbres « frères » comme l'« iron-bark » (écorce de fer), le cerisier natif ou le « cider gum » (eucalyptus à cidre). L'écologie tribale était l'écologie de cet arbre.
Blesser un arbre était blesser un frère ; ce point de vue traduit une attitude conservationniste sophistiquée. Peut-on abattre un frère et vivre ? Le maître-des-récoltes choisi pour sa mémoire fidèle, était donc l'homme le plus important de la tribu. Ce n'était pas le chef (de la guerre), ni le médecin (de l'esprit et du corps), mais l'ordinateur vivant, d'une longue lignée de mémoires précises, qui orchestrait la récolte de la nourriture, qui décidait des tabous et des interdits, des fêtes et des célébrations. C'est lui qui assurait la continuité de la permaculture tribale. Nous manquons de maîtres-des-récoltes aujourd'hui.
1 AGRICULTURE ANNUELLE. FORTE CONSOMMATION D'ÉNERGIE
2 CONVERSION PARTIELLE EN FORÊT PRODUCTIVE. RÉDUCTION DES BESOINS D'ÉNERGIE ET DES PERTES DE NUTRIMENTS
3 CONVERSION ACHEVÉE. LA FORÊT PRODUCTIVE DONNE COMBUSTIBLE ET NUTRIMENTS POUR UN PETIT JARDIN ANNUEL. LA PRODUCTION TOTALE EST SUPÉRIEURE.
FIG. 1.1 : LA CONVERSION DE CULTURES ANNUELLES EN CULTURES VIVACES SUR UNE SUPERFICIE IMPORTANTE RÉDUIT LES BESOINS DE TRAVAIL ET SUPPRIME LE RECOURS A DES SOURCES D'ÉNERGIE EXTÉRIEURES.
1 Héros de la nouvelle de Giono « L'homme qui plantait des arbres ». Il n'a en fait jamais existé ! N.d.T.