Permaculture - 02.4 - Analyse à grande échelle du paysage

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2.4 ANALYSE À GRANDE ÉCHELLE DU PAYSAGE


« Regarde — sur le coteau il fait sortir l'eau de son lit, et elle glisse sur les galets lisses en chuchotant d'une voix rauque et apaise le champ desséché de son doux murmure. »

VIRGILE10

La fig. 2.6 présente un profil de terrain typique de nombreux climats tempérés ou tropicaux humides, que nous pourrons utiliser comme modèle pour mettre en évidence quelques principes de l'analyse du paysage. Les hauts plateaux (A), surface d'érosion supérieure où est stockée la neige, où les arbres et les arbustes empêchent l'écoulement trop rapide des eaux, et où le cours supérieur des ruisseaux cherche le sens de la pente, cèdent la place à la pente supérieure abrupte (B), rarement utilisée pour l'agriculture (ou alors de façon catastrophique), mais dont le couvert forestier protecteur a souvent été coupé, ce qui est cause d'érosion.

La pente inférieure (C) est une zone agricole potentiellement très productive, bien adaptée à recevoir les structures édifiées par l'homme, ses animaux domestiques et ses instruments. Plus bas, de doux vallonnements mènent à une plaine (D) où il est possible de stocker l'eau facilement au moyen de grands barrages peu profonds, et où l'on peut pratiquer des cultures extensives.

Ce paysage simplifié devrait indiquer de lui-même plusieurs conduites à suivre pour son utilisation permanente et demande que nous fassions l'analyse soigneuse des techniques à mettre en oeuvre dans chaque zone.

La préoccupation première est l'eau, car c'est à la fois, le principal agent d'érosion et une source de vie pour les plantes et les animaux. Le haut plateau est un vaste toit qui recueille la pluie et la neige. Les vents emportent les nuages saturés à de hautes altitudes, et la nuit, l'air saturé dépose des gouttelettes sur les myriades de feuilles et sur les différentes parties des végétaux. Le professeur W.D. Jackson (Université de Tasmanie, communication personnelle) a estimé, en utilisant des grillages de condensation, que peut-être 85 % des précipitations se condensent pendant la nuit sur la surface des myriades de feuilles du plateau.

Coulant goutte à goutte cette humidité a besoin de sols spongieux et d'humus pour la retenir et éviter les inondations et les périodes de sécheresse qui sont le fléau des régions arides. Si les roches sont recouvertes de terre et de plantes, elles ne libèrent pas autant de sels dans l'eau, et les arbres agissent comme des pompes, empêchant la nappe phréatique d'affleurer en plaine en créant des salines d'évaporation.

Des systèmes fragiles comme celui-ci, en équilibre souvent précaire du fait de la lenteur de la croissance des plantes, doivent être préservés du surpâturage et de l'érosion du sol si l'on veut conserver toute l'eau possible pour la production d'électricité et l'agriculture aux altitudes inférieures.

Il est donc nécessaire de gérer soigneusement tous les éléments et d'éviter tout ce qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses. Ceci implique de réduire s'il le faut le nombre des animaux qui consomment de grandes quantités de feuilles (comme les daims en Nouvelle-Zélande), ainsi que de planter et de prendre soin d'autant d'arbres, d'arbustes et de végétaux couvrant le sol qu'il est possible, pour retenir l'humidité. De toutes les zones, ce réservoir supérieur est le plus critique en ce qui concerne le bien-être de la nation ou du continent. On devrait donc réduire au minimum le vandalisme provenant de l'extension de stations de sports d'hiver, du pâturage d'altitude et des autorités administratives.

 

 

FIG. 2.6 : PENTE — PROFIL IDÉALISÉ.

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Les pentes supérieures (B) viennent ensuite, pour l'importance qu'elles occupent dans le cycle hydrologique général. C'est en les déboisant que la plupart des pays commettent une énorme erreur car les arbres qui couvrent ces pentes sont les pompes qui empêchent l'eau salée d'affleurer à la surface de la pente inférieure et y évitent l'accumulation de sels(1). Les forêts des pentes supérieures sont indispensables à l'homme : elles réduisent les courants d'air froid et l'érosion dont les débris emplissent les vallées inférieures, transformant ainsi les rivières en frontières et les lacs en marécages, comme c'est arrivé en Europe et en Asie.

 


Un moratoire concernant la déforestation et le pâturage des pentes de 18° ou plus devrait soulever un intérêt international, car son importance à long terme serait aussi grande que celle d'un moratoire sur les armes. La reforestation des pentes avec des arbres produisant de la nourriture pour les animaux et du bois de chauffe, leur utilisation soigneuse par l'homme et par ses animaux, et la conservation de forêts permanentes pour protéger la zone (C) sont les seuls usages moraux des pentes abruptes.

Lorsqu'on se hasarde (comme au Népal) à déboiser de tels systèmes et à y établir des terrasses, à faire brouter les repousses par le bétail et à tenter le seul mode de subsistance qui nous reste (la culture des céréales en terrasse), la catastrophe nous attend. Les vues aériennes des collines et des vallées dénudées qui s'étendent de la Yougoslavie au Bengale, les déserts qui se développent plus bas et la condition des peuples cloués dans les vallées témoignent de notre manque de compréhension. Tout comme en Afrique, l'homme et ses chèvres y sont un fléau, que suivent les sauterelles et le désert. La gloutonnerie du monde pour le papier, en particulier le papier d'emballage et les journaux, ne feront qu'accélérer la famine à l'échelle mondiale. Même là où les forêts de pentes sont encore fréquentes, comme dans les pays « développés », le même destin est à prévoir que celui qui a frappé les pays « sous-développés ». Nous ferions mieux de caractériser ces derniers par leurs écologies dévastées, défoliées et dénudées, et les premiers comme étant « en voie de dépouillement ». En Australie Occidentale, un homme fut récemment jeté en prison pour avoir tenté de faire sauter une usine de pâte à papier ; son acte est jugé immoral par la société, tandis que les propriétaires, tranquilles dans leurs bureaux, ne se sentent pas concernés par la dévastation dont ils sont la cause. Les lois sur la propriété les protègent, alors que ce sont eux les vrais vandales ! Aucune nation, à l'heure actuelle, n'a adopté de lois sur l'environnement aussi strictes que celles qui protègent les exploiteurs

Les choses changeront peut-être quand les gens se rendront compte de problèmes qui les attendent en ce qui concerne l'environnement : quand l'agriculteur des plaines de Swan Hill, contemplant son champ recouvert d'une croûte de sel, lèvera les yeux vers les collines au-dessus et demandera à ses voisins ce qu'ils ont fait des forêts qui le protégeaient, aux autorités locales pourquoi des hommes payés sur les deniers publics déboisent les abords des routes, et au gouvernement pourquoi une usine de pâte à papier est en construction au-dessus de chez lui.

La pente douce de la zone (C), brillamment analysée par Yeomans2 en ce qui concerne la conservation de l'eau, permet l'agriculture la plus viable, là où la forêt existe toujours au-dessus. Ici, l'important écoulement d'eau peut être guidé vers des barrages de stockages situés à mi-pente, au « point-clé » indiqué sur la fig. 2.6 (examiné plus en détail dans les ouvrages de Yeomans). En utilisant la pente supérieure pour collecter l'eau, une série de drains de récupération comme « gouttières » et de barrages comme « réservoirs », l'eau est conservée aux points-clés pour être utilisée raisonnablement par la suite dans les champs et les bâtiments. Elle passe avec ses nutriments dans les barrages inférieurs et lorsqu'elle quitte le terrain, elle est propre. (C'est l'idéal : la réalité en est souvent bien éloignée). La pente inférieure, du moins s'il est prudent d'y conduire un tracteur, peut être convertie en un immense système de stockage de sol et d'eau, et ce en très peu de temps (un seul été est souvent suffisant). Quelques informations sont données dans les sections 3 et 7, mais les ouvrages de Yeomans sont les meilleurs guides détaillés.

La pente donne d'immenses avantages pour la planification ; il y a peu d'établissements humains viables (parmi ceux dont l'économie n'est pas basée sur le pétrole, dont les réserves diminuent) qui ne soient situés à ces jonctions critiques de deux économies naturelles, ici la zone entre la forêt de piémont et la plaine, ailleurs la bordure entre plaine et marais, entre terre et estuaire, ou là où plusieurs de ces éléments se rencontrent. Les planificateurs qui prévoient un ensemble de maisons dans une plaine ou sur un plateau peuvent avoir l'avantage d'une planification simple, mais ils exposent leurs habitants à de graves problèmes si les combustibles servant au transport viennent à manquer, car ils devraient alors dépendre de leur environnement pour couvrir leurs divers besoins, mais n'auraient à leur disposition qu'un paysage de monoculture. Les installations permanentes qui ont réussi ont toujours été capables de tirer leurs ressources de deux environnements au moins. De même, toute ferme qui ne veille pas à conserver ce qui est donné par la nature, par exemple qui détruit ses forêts, est vouée à disparaître.

Les crêtes douces, arrondies des pentes inférieures non érodées sont un site excellent pour s'établir. Elles permettent la filtration des déchets, inévitables au sein de populations importantes, à travers les forêts et les lacs situées plus bas, et la transformation des déchets toxiques en bois, en arbres, en fruits et en vie aquatique (fig. 2.7).

Les pentes permettent à l'homme de gérer une grande variété d'aspects, d'expositions, d'ensoleillements et d'abris. Les planificateurs responsables peuvent mettre à profit tous ces avantages. Les points situés à mi-pente sont les plus faciles à utiliser, avec l'abri des forêts par derrière, la vue sur le lac et la plaine et le soleil donnant en plein sur les rangées d'arbres productifs au-dessus et au-dessous. « Les crêtes » anglaises occupées dès l'Antiquité témoignent du bon sens des peuples mégalithiques en matière de planification du paysage, mais leur abandon actuel en faveur des banlieues industrielles en plaine ne fait guère honneur à la planification paléolithique des spécialistes modernes. La différence vient peut-être de ce que les premiers planifiaient pour eux-mêmes, et que les derniers le font pour d'autres qu'eux.

La plaine de la zone (D) est la plus résistante aux dommages causés par les eaux (sauf en ce qui concerne l'évaporation des sels) et la plus exposée à l'érosion éolienne. Les pluies rouges et poussiéreuses et les fléaux de sauterelles qui s'abattent sur toutes les terres avoisinantes sont le résultat du mauvais usage de la charrue, du machinisme lourd et du labour de ces terrains à peu près plats, combinés avec l'élimination des arbres et des haies et avec la conversion de ces plaines en une monoculture céréalière et une zone d'élevage extensif. C'est ici qu'il est le moins coûteux de stocker de l'eau, dans le sol et dans de grands barrages peu profonds. Des cultures sans labours, des taillis et des haies y sont de première nécessité, et des révolutions techniques à large échelle peuvent y être mises en oeuvre pour améliorer la santé du sol, réduire les pertes dues au vent et à l'eau et produire une nourriture saine.

Même sur les terrains arables, et spécialement dans les régions tropicales, des arbres dispersés, environ 10-12 à l'ha, de la famille des Légumineuses, aident grandement à recycler les nutriments et à assurer la stabilité du sol (voir Poulsen17), de façon à ce qu'une zone de culture présente l'aspect d'un bois clair avec des taillis, plutôt que celui d'une plaine balayée par les vents.

1 Dans les régions chaudes du globe. N.d.T.

 

 

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FIG. 2.7 : EMPLACEMENT IDEAL DES ELEMENTS EN RELATION AVEC LA PENTE.

Nous en avons terminé avec l'analyse à très large échelle, bien que les mêmes idées soient applicables aux petites propriétés qui comportent une pente raisonnable. Il faut modifier localement ce schéma pour utiliser comme champs et pâturages les plateaux situés à mi-pente ou les sommets aplatis des crêtes secondaires.


1. Utiliser la pente

(fermes et petites installations)

Les fig. 2.7 et 2.8 illustrent quelques relations idéales entre les structures et les fonctions, à condition que la pente soit raisonnable. En commençant depuis le plateau ou la crête, des nids de dindons », ou barrages de stockage, peuvent être placés ici pour accumuler le trop plein des réservoirs supérieurs qui récupèrent l'eau tombant sur le toit des granges, des ateliers, des magasins, des salles de réunion, etc. Chacune de ces structures consomme peu d'eau mais possède une importante surface de toit. Des canaux de détournement autour des hautes crêtes servent aux mêmes fins.

En cas d'urgence comme l'incendie ou la sécheresse, l'eau du lac de la vallée ou des grands bassins de stockage situés plus bas peuvent être pompés dans les réservoirs ou les barrages supérieurs. Tous les réservoirs couverts à ce niveau supérieur sont très utiles et on peut les construire en tant que fondations des bâtiments, ce qui forme un volume de régulation thermique sous le sol des ateliers. Une petite pompe à incendie fixe, ou une pompe à incendie mobile, peuvent utiliser leur contenu en cas d'urgence. L'eau des réservoirs couverts n'est pas polluée biologiquement et devrait être strictement réservée pour être utilisée comme eau potable dans la zone d'habitation située plus bas.

Les grands volumes d'eau à usage domestique (douches, w.c., etc.) peuvent provenir des barrages supérieurs, sur la ligne des points-clés ou au-dessus. Ils peuvent être remplis lorsque c'est nécessaire depuis le barrage du fond de vallée. Leur contenu sert aussi aux jardins situés à mi-pente.

Au-dessus de la ligne de points-clés, en particulier sur les sites secs et rocailleux, il faut établir une sélection soigneuse de permaculture sèche n'ayant besoin que d'arrosage localisé. Placez les végétaux ayant le plus besoin d'eau aux points les plus bas (voir aussi fig. 5.3).

Autour des habitations, disposez de petits réservoirs servant en cas d'urgence (environ 22m3 pour une famille de 5 personnes) et construisez les bâtiments derrière le barrage inférieur ou le lac pour les protéger du feu (le feu est plus intense quand il monte la pente). Les eaux usées, dirigées dans une série de petites mares, fournissent un apport appréciable d'algues et de nutriments pour les jardins inférieurs et la nourriture des canards et des poissons.

 

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FIG. 2.8 : RELATIONS IDÉALES ENTRE LES STRUCTURES ET LE STOCKAGE DE L'EAU SUR LES PENTES (FONCTIONS ET USAGES).

 

 

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FIG. 2.9 : DES BARRAGES UTILISÉS POUR RÉFLÉCHIR LE SOLEIL EN HIVER ACCROISSENT LE MATIN, LE SOIR ET EN HIVER LA CHALEUR QUE REÇOIT LA SERRE EXPOSÉE. AU MIDI. LES PLANTES QUI S'Y TROUVENT EN BÉNÉFICIENT.

 

 

 

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FIG. 210 : PLAN THEORIQUE D’UNE PENTE COMPRENANT EAU ? BATIMENTS ET ACCES

 

 

 

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FIG. 2.11: COUPE TRANSVERSALE D'UN PAYSAGE SCHÉMATISÉ.

 

Un facteur que l'on oublie souvent est l'accès à la pente supérieure, que ce soit par chemin ou par route. Cet accès peut permettre la réalisation d'un système de drainage ou de détournement de l'eau vers les barrages situés à mi-pente ; il peut aider à la prévention des incendies sur les pentes et servir à débarder le bois provenant de la forêt ou à monter des matériaux jusqu'aux bâtiments utilitaires. Dans les petites propriétés il est fréquent que le mulch et le fumier provenant des fermes supérieures et des forêts puisse être facilement descendu pour créer les jardins situés près de la grange et de la maison. Des planchers à claire-voie sous les abris à tondre, les abris pour chèvres et les étables, situés au sommet de la pente, permettent de stocker le fumier au sec et de le récupérer facilement.

Les forêts des pentes supérieures couplées avec la « ceinture thermale » (voir Permaculture 1) du site de la maison produisent une différence remarquable en ce qui concerne le climat et la température du sol de la zone à mi-pente.

Quiconque met ceci en doute devrait marcher vers une forêt située plus haut pendant. une nuit de gel et mesurer, ou ressentir, le courant d'air chaud descendant de ces forêts. Si elles sont au-dessus des zones I et II, elles présentent peu de danger d'incendie. Leurs autres fonctions, concernant le contrôle de l'érosion et la rétention d'eau, sont bien établies.

La réflexion des barrages dirigée vers le bas (voir Permaculture 1) ajoute de la chaleur. Les collecteurs solaires qui y sont placés transmettent de la chaleur, sous forme d'air ou d'eau circulant par siphon thermique, et aident la maison, la serre ou le jardin, à fonctionner plus efficacement. Même de très faible pentes à environ 1/150 permettent de récupérer de l'eau et de la chaleur si elles sont judicieusement utilisées. Alors que les sections précédentes établissent le schéma de la planification, les techniques pratiques et les stratégies de chaque système sont traitées dans les sections qui suivent. Il ne reste qu'à reconstituer le puzzle de la planification en utilisant ces techniques pour l'établissement et la gestion du système.

Publié dans Permaculture

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